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Corrine Deville

Corinne Deville naît en 1930 à Montcy-Saint-Pierre, petit village bordant la Meuse et Charleville. Ce fut une enfant joyeuse et angoissée à la fois. La guerre survenant alluma en elle des bombes qui n’ont jamais cessé de bruire n’effaçant aucunement sa conscience de la joie, du rire, de sa fidélité à l’existence malgré de ténébreuses souffrances. De ses parents, Elisabeth de la Mauvinière et Jean Deville, artistes et lointains, elle acquit le goût de la liberté et de ses noires Ardennes, la puissance de son inspiration. Elle les fuit pour toujours en une seconde à Chamonix lorsqu’elle rencontre Jean Taittinger.

Elle a 17 ans. Aussi fragile et timide qu’absolument certaine dans sa création, elle bâtit avec lui son royaume pour y mettre enfants, chiens et objets à l’abri définitif de tout ce qui pourrait polluer son univers si personnel. Elle n’a jamais souhaité se séparer de son œuvre ni même l’exposer. Il nous semble cependant que le temps est venu aujourd’hui de révéler la ponte extraordinaire d’une femme au talent merveilleux en tout point. Une voyante monstre au pays de Rimbaud.

Photo Corinne et Jean
Portrait de famille

La famille de Jean et Corinne Taittinger Deville.

Née en 1930, Corinne Deville est la fille de Jean Deville et d’Elisabeth de la Mauvinière, deux artistes ardennais. A 17 ans, elle rencontre, à Chamonix, Jean Taittinger, son futur mari. Ensemble ils auront 5 enfants, Anne-Claire, Frantz, Pierre-Emmanuel, Victoire et Wladimir.

Dès 1946, elle commence à peindre, des gouaches suivant l’influence de ses parents. Rapidement son style s’émancipe et évolue. Elle exprime dans son œuvre toutes ses angoisses et ses souffrances. Elle donne naissance à un univers pictural personnel et unique.

Elle exprime notamment dans ses tableaux, son amour pour Jean, son mari, mais aussi son angoisse due à ses nombreuses absences. Accaparé par ses fonctions politiques (ministre de la justice, puis maire de Reims), il laisse souvent sa femme seule. Associant images et textes, ces tableaux se regardent autant qu’ils se lisent. La présence de textes, plus ou moins flagrante, apporte de nombreuses informations. Elle dédie ainsi ses œuvres à son mari, à sa mère, à sa sœur. Elle y évoque ses enfants et décrit même sur l’un d’entre eux l’ensemble des événements ayant lieu dans l’année. On apprend ainsi grâce à ses annotations que ses chiens faisaient pleinement partie de sa famille, au même titre que ses enfants.

Entre Suisse et Ardenne

Corinne Deville se dit ardennaise, russe et suisse. Son amour pour ses trois « pays » se retrouve dans son toute son œuvre.

Née dans les Ardennes, elle rencontre Jean Taittinger à 17 ans à Chamonix, ville pour laquelle elle aura toujours un attachement particulier. Avec lui, elle habitera successivement Reims, Paris (rue saint Honoré et rue de Beaujolais), Chamonix et enfin Epalinges en Suisse où elle vit encore aujourd’hui. Pour autant, elle revendiquera toujours ses racines ardennaises.

La vie en ville ne lui convient pas, pas plus que la vie mondaine et politique de son mari. Elle n’aspire qu’à une seule chose, la tranquillité au milieu des montagnes entourée de ses chiens. Elle n’a quasiment jamais représenté de paysages urbains ou de scènes de la vie quotidienne à Reims ou à Paris. Au contraire son œuvre est émaillée de paysages, réels ou imaginaires, suisses ou ardennais, de scènes rurales (moissons, pâturages...), ou même d’escalade.

La Suisse est réellement présente dans toutes ses créations, même les plus angoissées. Y figurent régulièrement un drapeau helvétique mais aussi de manière plus cocasse un marin, un bâteau suisse comme un espoir d’évasion.

« Pourquoi s’attacher à un pays ? Mystère … Moi aussi je le suis encore mais j’ai trouvé ici à Epalinges (grâce à ton père) une suite parfaite ».

Les Ardennes sont également souvent évoquées. Une de ses œuvres est notamment signée : «Corinne Deville, l’Ardennaise de septante-cinq ans »

Elle représente l’usine Deville qui a marqué son enfance ou encore la ville de Charleville et son musée Rimbaud, dans une œuvre que vous pourrez découvrir à la maison des Ailleurs.

Guerre et souffrance

Une grande partie de l’œuvre de Corinne Deville est profondément marquée par l’angoisse, la peur et la souffrance. Soldats, bombardements, flammes, brasiers sont des éléments omniprésents. Violence et mort sous-tendent son travail.

La symbolique de ces œuvres est multiple. Corinne Deville reprend à plusieurs reprises la devise militaire allemande « Gott mit uns », devise utilisée jusque dans les années 1960 par l’armée allemande. Cette dernière est associée à la représentation d’un soldat en armes mais aussi parfois en larmes. Cela serait-il une réminiscence de l’occupation ou un souvenir de scène de combats auxquels elle aurait pu assister dans son enfance? De même, sur une de ses œuvres est indiquée la phrase ««mort aux cons ». Est-ce une référence au slogan militaire destiné à galvaniser les troupes ? Une référence à la première jeep de la 2ème DB entrée dans Paris lors de la bataille pour la libération de la capitale ? Une provocation ? On note également à plusieurs reprises des évocations des Etats-Unis marquées par un certain anti-américanisme. USA apparaît sur des missiles, une prison associée à la CIA et à des scènes de massacre.

Outre les références évidentes à la guerre et au combat, son œuvre montre une grande angoisse. Sont souvent représentés des personnages, criant, les yeux écarquillés, parfois terrorisés, des mains géantes cherchant à attraper quelque chose, ou encore des créatures malfaisantes. Là encore, est-ce la souffrance des combats auxquels elle a assisté ou ceux dont elle a connaissance qu’elle représente? Est-ce tout simplement sa propre souffrance, sa solitude, sa peur d’être seule, de perdre son mari ?

Hommage à Rimbaud

Outre la peinture et la sculpture via les locomotives, Corinne Deville a une importante création littéraire. Elle a écrit de nombreuses lettres à son mari pour lui exprimer sa souffrance. Elle écrit également à ses enfants. Ses textes sont plus que de simples lettres. Elle y exprime ses angoisses, mais aussi ses pensées, son état d’esprit, les événements de la vie quotidienne. Elle y fait parfois sa propre analyse. Ses lettres sont parfois de réels appels au secours. C’est dans Ses textes que se ressent le plus fortement son amour pour son mari et le manque qu’elle a éprouvé tout au long de sa vie. Comme dans ses tableaux, ses textes sont sans filtre. Elle ne se soucie pas du regard des autres, ni même d’éventuellement de blesser leur destinataire. Elle livre ses sensations exactement telles qu’elle les ressent au moment où elle écrit.

Elle écrivait également des poèmes. Ardennaise, elle a toujours eu une admiration pour Arthur Rimbaud. Elle aime lire ses textes. Elle évoque notamment une passion particulière pour Les Illuminations. Dans plusieurs de ses œuvres, elle évoque le poète et l’associe à la ville de Charleville. L’une d’entre elles montre un personnage masculin avec des oreilles d’âne, à côté trois ouvrages intitulés « Rimbaud », « Le Coran », « Voltaire ». Comme dans nombre de ses tableaux, la symbolique est difficile à interpréter. Elle fait également référence à Rimbaud dans plusieurs poèmes qu’elle dédie à ses enfants.

Ces lettres et poèmes renseignent encore davantage sur la personnalité de Corinne Deville. Elle n’est pas peintre, ni écrivain, elle est une créatrice qui utilise tous les moyens et supports à destination pour laisser sortir ses sentiments.

Utilisation des matériaux du quotidien

L’œuvre de Corinne Deville ne se résume pas à son œuvre picturale. Sa vie était une œuvre, ses différents appartements étaient des œuvres, qu’elle décorait au fur et à mesure de ses envies avec ce qu’elle trouvait sous la main. Elle écrivait sur les murs, y accrochait des extraits de journaux, y scotchait des photos. Tout objet de la vie quotidienne était source d’inspiration et de création. Les meilleurs exemples qui restent aujourd’hui de cette création permanente sont ses locomotives.
« J’ai travaillé ce matin près de neuf heures sans arrêt à quatre pattes, à plat ventre, dans toutes les positions (…) j’ai vissé, troué, percé, dessiné, échoué et recommencé mille fois personne s’en rend compte – Moi si – Alors je pense que j’ai fait un chef d’œuvre »
Ces locomotives de taille variée sont entièrement réalisées avec des objets du quotidien dont la fonction est détournée (boîtes de thé, boîtes de conserve, canettes, étuis à cigares, paquets de cigarettes, plaques d’immatriculation, etc…). Ces éléments récupérés dans des placards ou des poubelles sont frottés, nettoyés, lustrés. Corinne Deville les assemble pour en faire des sculptures de locomotive, jouant avec les formes mais aussi les expressions et inscriptions. Pourquoi des locomotives ? La question demeure. Quoi qu’il en soit leur réalisation a amusé les spectateurs mais Corinne Deville elle-même, et n’est-ce pas là l’essentiel ?

Cette utilisation de matériel non noble est également une caractéristique de l’art brut. Les auteurs d’art brut ont commencé à utiliser les matériaux les plus pauvres au départ par pure nécessité. En dehors du monde artistique ils ne disposaient d’aucun autre support. Dans de nombreux cas, l’opportunité d’utiliser des matériaux professionnels s’est ouverte à eux mais sans succès. Ces auteurs préfèrent travailler les matériaux recycler, réparer, transformer. Ils génèrent ainsi seuls les ressources de leurs œuvres et sont totalement indépendants. Ils redonnent vie au presque rien, à des ressources dénigrées ou ignorées ou s’engagent ainsi encore plus fortement dans leur création.

Une représentante de l’art brut

Corinne Deville a navigué toute sa vie hors du système de l’art, elle-même ne s’est jamais définie artiste et n’a jamais voulu exposer et présenter son œuvre. Cette dernière est à voir comme une échappatoire, à sa souffrance, sa solitude, ses angoisses. Elle s’est forgée un univers plastique unique, étonnant et détonnant. Personnages picaresques et animaux fantastiques s’y côtoient dans des paysages de prime abord bucoliques mais à la profondeur inquiétante. Ses œuvres sont présentées pour la première fois au public et cette exposition est aujourd’hui l’occasion de la révéler comme une parfaite représentante de l’art brut selon sa définition originelle : celle de Jean Dubuffet.

« Nous entendons par là (art brut) des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas de poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres. »
Jean Dubuffet, l’Art Brut préféré aux arts culturels, Paris, Galerie René Drouin, 1949.

« Dans ma tête de solitaire… »

Dans ma tête de solitaire…

Exposition présentée du 10 octobre au 23 février 2020
Au Musée de l’Ardenne (31 place Ducale à Charleville-Mézières)
& à la maison des ailleurs (7, quai Arthur Rimbaud à Charleville-Mézières)

Catalogue de l’exposition disponible à la vente.
*prix de vente : 20 euros